Partager l'article ! Mémoire DNSEP 2009: Je cherche des paysages en voyageant à vélo, à mon ry ...
Je cherche des paysages en voyageant à vélo, à mon rythme. Je roule, j’aperçois, je regarde et m’arrête quand bon me
semble. Dans le jargon cycliste on parle de fractionné, rythme composé de séquences d’effort et de séquences de pause /récupération. Le vélo devient un prolongement de mon corps et un instrument
pour voir le paysage.
“ainsi l’exprime Jeffrey Shaw dans son oeuvre multimédia : il utilise le vélo comme interface entre le visible et le lisible. Dans son installation intéractive
Legible City, le spectateur est invité à se promener virtuellement dans Manhattan. Il pédale réellement devant un vaste écran de cinéma dont les images s’affichent en temps réel, calculées sur le
rythme de ses pieds et sous la direction de son guidon. Se déploient les perspectives d’une ville dont les rues sont bordées de lettres géantes, de mots et de phrases qui la racontent. Le
cycliste glisse le long de cette architecture littéraire que son effort assemble. La bicyclette devient cette interface contemporaine reliant la ville à son image, projetant le corps dans
l’espace du signifiant, selon les préceptes dadaistes de Hugo Ball : “Ce qui nous caractérise, c’est l’image, nous saisissons par l’image. Le mot et l’image ne font qu’un.”
Karine Douplitzky,, p97, extrait les Cahiers de médiologie, la Bicyclette aux éditions Gallimard
De plus, la fatigue ainsi que les conditions atmosphériques influent sur ma manière d’appréhender un paysage. Physiquement entamé, je parcours du regard le paysage et me précipite vers ma
destination. Avant de saisir l’appareil photo, j’ai déjà déterminé mon cadrage et la mise au point. Face aux images quotidiennement déclinées dans plusieurs médiums, j’éprouve un sentiment de
fatigue, de déjà-vu qui m’ennuie, j’ai besoin d’avoir des surprises, des rencontres avec des images. Souvent, c’est pareil lorsque je lis un livre ou regarde un film, je perds mon attention
jusqu’à être interpellé par une image familière ou surprenante.
“Après un petit raidard à 14 %, j’aperçois du coin de l’oeil une forme : c’est castle Stalker... “
extrait de mon carnet de voyage en Ecosse été 2005.
carte postale de Courseulles-sur-Mer, Calvados
Réaliser une image est pour moi l’occasion de réinvestir des notes nourries par mes souvenirs d’enfance, les magazines, la télévision, internet : ce qui provient
des mass médias et mes documents de voyages.
En 2006, je suis retourné dans le Calvados (où j’allais enfant avec mes parents) afin de préciser certains souvenirs, je voulais profiter du moment présent et vérifier mes informations.
Lorsque j’ai vu pour la première fois des peintures hyperréalistes, je fus séduit par la retranscription détaillée de paysages finalement trop parfaits. J’ai besoin de tenir compte de mes
documents photographiques et de mes impressions lorsque je peins. La réalisation de mes images est une façon de réinvestir un nouveau temps dans mes souvenirs.
“le peintre emploie ici, à sa façon les méthodes du poète.Il ne nous donne pas la couleur locale, mais par un jeu d’approximations, il reconstitue une ambiance particulière, il assemble une suite
de sonorités qui font paraître son paysage plus vrai, plus vécu, qu’aucune carte postale.”
Thadée Natanson, p184, extrait de l’Impressionnisme aux éditions Hachette Réalités.
Je trouve les images qui visent le touriste trop riches au premier abord. D’une qualité esthétique populaire, elles attirent l’oeil par leurs couleurs le plus souvent chaudes, saturées de
contrastes et sont dénuées de détails comme les poteaux, panneaux...C’est un idéal de paysage qui est montré, ma réalité se passe dehors sur le vélo, par tous les temps, mes souvenirs ne sont pas
forcément des photos prises dans les meilleures conditions mais représentent un moment et une vision ressentie. Mes notes de voyages ne sont pas imaginaires, j’ai besoin de ‘vivre’ physiquement
le paysage.
“vais en direction de Kilmartin par Slockavullin, je roule sur des routes droites à travers des marais cerclés du brûme, puis des landes où de grandes fermes me font face. J’aperçois un château
sur ma gauche et essaye d’y aller. Je me retrouve bloqué par un barrière devant une maison. Je frappe et un grand vieil homme élégant m’ouvre, me dit que je ne pourrais approcher le château mais
qu’ après une autre barrière je verrais une abbaye. La seconde barrière est fermée à clé, je fais donc demi-tour.“
Extrait de mon carnet de voyage en Ecosse été 2005.

“ils passent sous silence tout ce qu’il leur en a coûté pour jouir des choses vraiment curieuses ; de sorte qu’un pauvre lecteur n’imaginant que roses et fleurs dans le voyage qu’il va
entreprendre, trouve souvent à décompter, et se voit précisément dans le cas d’un homme qui serait devenu amoureux d’une femme borgne, sur son portrait peint de profil.”
Charles de Brosses, Lettres familières écrites en Italie, 1739-1740, p210,extrait de Tous les chemins mènent à Rome.
‘Vivre le paysage’ est une façon pour moi de se taire, regarder et ressentir. Les peintures de paysages romantiques me donnent une impression d’espace et de quiétude et m’invite à contempler la
nature.
“Plus un contemplateur a l’âme sensible, plus il se livre aux extases qu’excite en lui cet accord.Une rêverie douce et profonde s’empare alors de ses sens, et il se perd avec une délicieuse
ivresse dans l’immensité de ce beau système avec lequel il se sent identifié. Alors tous les objets particuliers lui échappent ; il ne voit et ne sent rien que dans le tout.”
Rousseau, La Septième promenade, 1782, p86, extrait de Esthétiques, art et contemplation, Raffaele Milani.
Les voyageurs romantiques prenaient le temps de faire des grands trajets, de regarder et d’exprimer leurs impressions dans des carnets, aquarelles, etc... Pour cela, le vélo me laisse la liberté
d’ aller où je veux, de m’arrêter quand je veux pour dessiner et prendre des photos.
Ma culture et mes humeurs induisent des choix dans les paysages recherchés. Avant d’avoir vu, j’ai déjà pensé mes paysages. Mes impressions sur le vif sont des photos,des dessins et des notes
organisées à mon retour dans un carnet de voyage. De retour, les petits incidents de parcours deviennent des anecdotes qui avec le temps me font rire. Ces incidents sont une part de hasard
pouvant alimenter mes récits de voyages.

“tandis que la rivière est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule toujours sans bruit, et ce mouvement éternel de l’eau qui coule est plus effrayant pour moi que les hautes vagues
de l’océan.”
Guy de Maupassant, Sur l’Eau, p22, extrait de La Peur et autres contes fantastiques.
Mon père ayant été marin, j’ai vu de nombreuses images maritimes. Je ne sais pas nager, je n’ai pas l’idée de plonger dans l’eau. Je crains les étendues d’eau dont je ne connais ni la profondeur,
ni la vie.
Du littoral, j’observe la lumière se reflétant sur la surface de l’eau et ses mouvements durant des heures.
Dans certains paysages maritimes découverts en vélo, je contemple l’eau, pour moi une puissance absolue que personne ne peut maitriser. C’est un cycle de mouvements sans fin qui m’enchante et qui
m’inquiète lorsque ça ne bouge plus. Je me sens proche de cette fascination d’une puissance absolue que Kant nomme le sublime. Ce sont des sentiments ressentis lors d’une tempête en bateau et
lorsque je ‘lutte’ contre les conditions atmosphériques sur mon vélo. Je tire une certaine jouissance de ces expériences.
“Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s’accumulant dans le ciel et s’avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre,
des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l’océan immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d’un fleuve puissant, etc., ce sont là
choses qui réduisent notre comparaison de la force qui leur appartient. Mais, si nous nous trouvons en sécurité, le spectacle est d’autant plus attrayant qu’il est plus propre à susciter la peur
; et nous nommons volontiers ces objets sublimes, parce qu’ils élèvent les forces de l’âme au dessus de l’habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d’un tout
autre genre, qui nous donne le courage de nous mesurer avec l’apparente tout puissance de la nature.”
Kant, La Critique de la faculté de juger, p31, extrait de Esthétiques du paysage, art et contemplation.
Comment traduire physiquement la limite d’un souvenir ? Par le support ? Par le médium ?
Dans la Chambre Claire, Roland Barthes distingue en photographie deux moments qu’il appelle le studium et le punctum.
Le studium, de même racine latine qu’étude renvoie à une information commune d’une photographie.
Il renseigne sur la mise en oeuvre de la photo, le sujet, le contexte social. Ici c’est le côté documentaire, informatif que j’analyse suivant ma culture générale débarrassée d’affects.
Dans une photo, le punctum est un élément qui me touche car j’y projette une part d’affectif. Je m’approprie la photo en la sortant de son contexte (studium) et me rappelle un moment passé.
“Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).”
Roland Barthes dit “le punctum vient casser le studium” mais il arrive que dans mes photos, au fil du temps, mes souvenirs se mélangent avec les documents et vice versa. Le côté informatif et
documentaire nourrit mes souvenirs.
J’établis mes mises au point sur des fragments de paysage mémorisés. Je trie mes signes affectifs, et essaye de créer une sensation de vide, de perte en les isolant. Ce que je ne traite pas est
sans hiérarchie, c’est une circulation entre mes moments de pause. J’associe cette circulation à des moments que je ne montre pas, ceux passés à pédaler. Ces images forment des séquences triés
par lieux traitées avec plus ou moins d’importance suivant le médium utilisé. Ces séquences sont découpées puis reliées par mon effort physique. C’est cet effort que j’essaie d’exprimer sur les
murs en rythmant mes photos, dessins et peintures.

Les peintures d’Edward Hopper me permettent de retrouver des sensations vécues devant un paysage.
Ce sont des scènes représentées que j’aurais pu voir pendant un bref moment. Les détails anecdotiques sont épurés, le cadrage et la lumière mettent en évidence le sujet, l’isole et me place en
spectateur dans l’ombre.
Certains paysages sont délimités par des traces humaines, les hommes sont invisibles juste suggérés par des maisons, barrières, pompe à essence...
Dans Early Sunday Morning et Railroad Crossing, je retrouve cette ambiance en suspens d’éléments suggérés et absents qui m’intéresse dans un paysage.
“Dans un pays incertain, ils se tiennent, les hauts venteux à figure de monstres, les terribles chemins des marais ; la force des montagnes, de ces hauts brumeux coule et descend, coule sous
les champs. Non loin d’ici, c’est non loin d’ici que s’étend le marécage caché sous les lambeaux du givre des forêts...
Une forêt aux rudes racines, qui enténèbre les eaux... Chaque nuit, un étrange prodige, on voit des flammes dans les flots et nul enfant des hommes n’a jamais sondé ces gouffres...”.
Description du marais de Grendel, Beowulf
De plus, la touche réaliste de Hopper permet de me projeter dans une vue possible. Sa touche réaliste me laisse la liberté de rentrer et d’interpréter ses tableaux. La lumière de ses tableaux,
ses cadrages sont les moyens utilisés pour matérialiser une vision. Ce n’est pas forcément ce qui saute aux yeux (le geste) qui m’émeut mais ce que je ressens dans la construction de ses
tableaux.
“Le début et la fin de toute activité littéraire est la reproduction du monde qui m’entoure afin de signifier le monde qui est en moi, toutes les choses devant être saisies, reprises,
recrées, assimilées et reconstruites dans une forme personnelle et avec des moyens originaux.”
Citation de Goethe reprise par Edward Hopper.

Dans le premier épisode des Envahisseurs, je crois reconnaitre des paysages déjà vus. Le héros arrive lentement dans une ville fantôme, les humains, ayant semble
t-il, désertés les lieux. Je ne connais ni cette ville (qui peut exister), ni l’époque de l’action car même si il y a des indices, je ne connais pas ce temps-là.
La solitude, les faibles contrastes, le bleu sont familiers des mes paysages nordiques. C’est à travers cette solitude et ce temps suspendu que j’établis la relation entre certaines peintures de
Hopper, le genre fantastique et mes paysages nordiques. C’est une façon pour moi de refaire une expérience de voyage avec mes souvenirs et de me nourrir de nouvelles images.
“David Vincent les a vus. Pour lui, tout a commencé le long d’une route solitaire de campagne, alors
qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva. Cela a commencé par une auberge abandonnée... “.
Extrait de la série Les Envahisseurs de Larry Cohen.
Des souvenirs de paysages, des paysages vus tous les jours dans les mass-médias et des envies de voyage font qu’il m’est difficile de déterminer une hiérarchie de mes documents, il y a juste mon
expérience physique que je peux situer dans le temps.
Dans X-Files, le héros voyage dans l’espoir de trouver des preuves matérielles de l’existence d’une vie extra-terrestre.
Moi, je cherche des preuves matérielles de mes souvenirs de paysages.
“Si ce requin arrêtait de nager, il mourrait. Surtout n’arrêtez pas de nager.”
X-Files
Références